Prions frères crêpiers, prions

Les conseils du père Le Roïc sont plus précieux.

Tout à coup il se sentit tout drôle! Comme si quelque chose traverse de haut en bas tout son corps. Bien que surpris de sa propre réaction le crêpier s’agenouille, les mains jointes, il se met à prier Sainte Rozell.

Il désire ardemment le retour des clients perdus. Il attend chaque jour, sans trop d’espoir, sur le seuil de la porte les mains à serrer avec bonheur. Les réservations sont de plus en plus rares et il ne comprend pas pourquoi. La sonnerie du téléphone, comme d’une intrusion, peut même le surprendre. Presque à lui faire peur.

De temps à autre quelques rares clients de passage s’arrêtent sur leur trajet. Mais pour autant ses habitués ne sont plus là ou si peu là.

Sa carte si généreuse d’une trentaine de propositions en salé et presque autant en sucré n’y fait rien. Il ne sait plus comment faire!
Un homme tout de blanc vêtu surgissant de derrière le gros tilleul traverse la cour qui mène à la porte d’entrée de sa crêperie.
Le parking est vide comme bien souvent. D’où vient-il?

L’homme à l’allure élancée et au regard si pénétrant lui tend un petit bout de papier plié. Il ne parle pas et esquisse juste un discret et bienveillant sourire. Sans rester déjeuner il s’en retourne de ce même pas étrangement léger. Pas un seul gravillon de la cour ne crisse sous la semelle du messager.

Alors qu’il ouvre les yeux au sortir de sa sieste troublée par cette vision, son front perle encore de sueur et ses mains tremblent un peu.

Lui l’athée avait prié dans son demi-sommeil. Un mauvais rêve se dit-il! 

Il avait fait naître sa petite crêperie avec tant d’enthousiasme et il ne sait plus comment s’y prendre pour lui insuffler un nouvel élan. 

Alors en se rechaussant, il décide d’une petite promenade le long du canal non loin. Les grands arbres qui bordent le chemin de halage s’habillent des plus beaux jaunes. Ici des rouges flamboyants et là sur l’autre rive un chêne remarquable aussi roux qu’un caramel au beurre salé. 
Ce n’est pas de sa faute pense t-il. Que ça ira forcement mieux plus tard. Que c’est aussi à cause de la crise…
Il accélère le pas comme pour se donner de l’allant. Il relève le col de son manteau et enfourne ses rudes mains dans les poches de son pantalon de velours vert anglais. Sa main droite en ressort assez vivement comme surprise d’une rencontre.

Du bout de ses doigts, de ceux la mêmes qui tiennent bien moins souvent le rouable, un petit bout de papier plié.
Ses lèvres marquent les mots un à un comme pour mieux les lire. Ses yeux subitement s’embuent et de lourdes larmes coulent guidées par les sillons de ses joues.

Ses épaules hoquettent régulièrement de haut en bas puis s’arrêtent pour mieux reprendre. Comme le ferait le bouchon de la ligne de ce gamin qui, à quelques pas, pêche dans le eaux immobiles d’un canal endormi. Il voit le bonhomme s’approcher par trop près de la rive. Comme si…
Puis faisant demi tour, il se tapote les joues pour se ressaisir semble t-il.
Il salue le jeune pêcheur qui lui retourne, à son tour, un bonjour un peu timide. Certainement décontenancé par cette scène.

Ce grand gaillard a sèchement jeté le petit bout de papier chiffonné et s’éloigne à bonnes enjambées . 
Poussé par la brise automnale la petite boule de papier s’échoue quasiment aux pieds de l’adolescent, qui s’en saisit.
Il déchiffre laborieusement, mot après mot, le message d’une belle écriture cursive et presque féminine. 
Il s’empresse d’appeler son copain Dédé en scrutant alentour qu’il soit bien seul. 
Eh mon pote écoute, je vais te lire un truc de fou. C’est de la bombe ; écoute bien j’y vais !
C’est marqué à la main. T’écoute bien : « Tu peux toujours prier Sainte Rozell gros nigaud de crêpier. Seuls les gogos de ton espèce pensent que des incantations les sauveront. Aide toi et le ciel t’aidera mais ne compte pas sur moi. Signé J.C »

Je plie les gaules et on met ça sur le boncoin maintenant. Allume l’ordi j’arrive! 
Comme d’hab frérot on fait miche-miche avec le max de tunes qu’on va se faire.
J’comprends rien du tout mais tu te rends compte mon pote c’est signé J.C.
Putain c’est fou ça! Ça doit être le dernier autographe de Jacques CHIRAC 


Réservons les Ave et les Pater Noster pour nos âmes et encore….

Donc si, comme moi, tu es convaincu que se ne sont pas de mystiques prières qui feront tourner ta crêperie ; tu es déjà sur un meilleur chemin.




1 réflexion sur “Prions frères crêpiers, prions”

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